What Is the Contemporary ?

Olivier Laric- Kopienkritik, Herakles

The question that I would like to inscribe on the threshold of this seminar is: « Of whom and of what are we contemporaries? » And, first and foremost. « What does it mean to be contemporary? » In the course of this seminar, we shall have occasion to read texts whose authors are many centuries removed from us, as well as others that are more recent, or even very recent. At all events, it is essential that we manage to be in some way contemporaries of these texts. The « time » of our seminar is contemporariness, and as such it demands [esige] to be contemporary with the texts and the authors it examines. To a great degree, the success of this seminar may be evaluated by its— by our—capacity to measure up to this exigency.

An initial, provisional indication that may orient our search for an answer to the above questions comes from Nietzsche. Roland Barthes summarizes this answer in a note from his lectures at the « The contemporary is the untimely ». In 1874 Fredrich Nietzsche, a young philologist who had worked up to that point on Greek texts and had two years earlier achieved an unexpected celebrity with The Birth of Tragedy, published the Unzeitgemässe Betrachtungen, the Untimely Meditation, a work in which he tries to come to terms with his time and take position with regards to the present. « This meditation is itself untimely, » we read at the beginning of the second meditation, « because it seeks to understand as an illness, a disability, and a defect something which this epoch is quite rightly proud of, that is to say, its historical culture, because I believe that we are all consumed by the fever of history and we should at least realize it ». In other words, Nietzsche situates his own claim for « relevance » [attualita], his « contemporariness » with respect to the present, in a disconnection and out-of-jointness. Those who are truly contemporary, who truly belong to their time, are those who neither perfectly coincide with it nor adjust themselves to its demands. They are thus in this sense irrelevant. But precisely because of this condition, precisely through this disconnection and this anachronism, they are more capable than others of perceiving and grasping their own time.
Naturally, this noncoincidence, this « dys-chrony, » does nor mean that the contemporary is a person who lives in another time, a nostalgic who feels more at home in the Athens of Pericles or in the Paris of Robespierre and the marquis de Sade than in the city and the time in which he lives. An intelligent man can despise his time, while knowing that he nevertheless irrevocably belongs to it, that he cannot escape his own time.
Contemporariness is, then, a singular relationship with one’s own time, which adheres to it and, at the same time, keeps a distance from it. More precisely, it is that relationship with time that adheres to it through a disjunction and an anachronism. Those who coincide too well with the epoch, those who are perfectly tied to it in every respect, are not contemporaries, precisely because they do not manage to see it; they are not able to firmly hold their gaze on it.

Qu’est-ce que le contemporain?

La question que je voudrais inscrire au seuil de ce séminaire est la suivante : « De qui et de quoi sommes-nous les contemporains? Et, avant tout, qu’est ce que cela signifie, être contemporains?» Au cours de séminaire, nous aurons l’occasion de lire des textes dont les auteurs sont éloignés de nous de plusieurs siècles, et d’autres plus récents, voire très récents. Dans tous les cas, l’important sera de réussir à nous faire, d’une certaine manière, contemporains de ces textes. Le «temps de notre séminaire est la contemporanéité, ce qui suppose que l’on soit contemporain des textes et des auteurs qui y sont examinés. Autant sa valeur que ses résultats se mesureront à notre capacité à nous montrer à la hauteur de cette exigence.

Une première indication, provisoire, pour orienter notre recherche, nous est donnée par Nietzsche. Dans une note à ses cours au Collège de France, Roland Barthes la résume en ces termes : «le contemporain est l’inactuel». En 1874, Friedrich Nietzsche, jeune philologue qui avait jusqu’alors travaillé sur les textes grecs, devenu brusquement célèbre, deux ans auparavant, grâce à La naissance de la tragédie, publie les Unzeitgemasse Betrachtungen « Les considérations inactuelles» par lesquelles il veut régler ses comptes avec son époque et prendre position sur le présent. «Inactuelle, cette considération l’est en ceci» lit-on au début de la seconde «considération», «qu’elle cherche à comprendre comme un mla, un dommage et une carence quelque chose dont notre époque tire justement orgueil, à savoir sa culture historique, parce que je pense que nous sommes tous dévorés par la fièvre de l’histoire et que nous devrions au moins en rendre compte. «Nietzsche situe par là sa prétention à «l’actualité», sa «contemporanéité» vis-à-vis du présent, dans une certaine disconvenance, un certain déphasage. Celui qui appartient véritablement à son temps, le vrai contemporain, est celui qui ne coïncide pas parfaitement avec lui ni n’adhère à ses prétentions, et se définit, en ce sens, comme inactuel; mais précisément par cet écart et cet anachronisme, il est plus apte à percevoir et saisir son temps.

Cette non coïncidence, cette dyschromie, ne signifient naturellement pas que le contemporain vit dans un autre temps, ni qu’il soit un nostalgique qui se reconnaît mieux dans l’Athènes de Périclès ou le Paris de Robespierre ou du marquis de Sade que dans la ville ou dans le temps où il lui a été donné de vivre. Un homme intelligent peut haïr son époque, mais il sait en tout cas qu’il lui appartient irrévocablement. Il sait qu’il ne peut pas lui échapper. La contemporanéité est donc une singulière relation avec son propre temps, auquel on adhère tout en prenant ses distances; elle est très précisément la relation au temps qui adhère à lui par le déphasage et l’anachronisme. Ceux qui ne coïncident trop pleinement avec l’époque, qui conviennent parfaitement avec elle sur tous les points, ne sont pas des contemporains parce que, pour ces raisons mêmes, ils n’arrivent pas à la voir. Ils ne peuvent pas fixer le regard qu’ils portent sur elle.

Source :
. Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain? Paris, Editions Rivages, 2008
. Olivier Laric, »Kopienkritik«, Skulpturhalle Basel , 2011