Books and Photographs

Ed Ruscha and John Coplans

Ed Ruscha - book & photographs

John Coplans – Ceci est bien le deuxième livre de ce type que vous avez publié?
Ed Ruscha – Oui, le premier était Twentysix Gasoline Stations en 1963.
J.C. – Quel objectif visez-vous en publiant ces livres?
E.R. – Pour commencer – quand je projette de faire un livre -, j’ai une foi aveugle dans ce que je suis en train de faire. Ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas de doutes, ni que je ne fais pas d’erreurs. Ni que les livres m’intéressent en tant que tels. Mais j’aime les publications qui sortent de l’ordinaire. Mon premier livre est né d’un jeu sur les mots. Le titre est apparu avant même que je ne pense aux images. J’aime le mot « gasoline » (essence) et j’aime le caractère spécifique de « twentysix » (vingt-six). Si vous regardez le livre, vous verrez comme la typographie fonctionne bien – j’ai travaillé sur tout cela avant de prendre les photographies. Ce n’est pas que je voulais faire passer un message important concernant l’essence, le nombre 26 ou quoi que ce soit de ce genre – je voulais juste qu’il y ait une cohérence. Surtout, les photographies que j’utilise ne sont en aucun sens « artistiques ». Je pense que la photographie est arrivée à son terme en tant qu’art; elle n’a plus d’usage que publicitaire, pour répondre à des objectifs techniques ou d’information. Je ne parle pas de la photographie au cinéma, mais de la photographie d’art, c’est-à-dire des éditions à tirage limité, des photographies uniques, tirées manuellement. Les miennes sont simplement des reproductions de photographies. Donc, il ne s’agit pas d’un livre conçu comme un recueil pour une collection de photographie d’art – ce sont des données techniques comme dans la photographie industrielle. Pour moi, ce ne sont rien de plus que des clichés instantanés.
J.C. – Vous voulez dire qu’il n’y a aucun jeu de composition dans le cadrage photographique?
E.R. – Non.
J.C. – Qu’elles n’ont pas été recadrées?
E.R. – Non, mais j’ai peint par la suite l’une des stations services reproduites dans le premier livre. Je n’avais aucune idée à l’époque que cela allait plus tard me servir de base pour une toile.
J.C. – Mais est-ce que le sujet de ces photographies n’est pas le même que celui de vos tableaux?
E.R. – Seulement pour deux d’entre vous. Néanmoins, j’ai procédé de la même manière que pour mon premier livre. J’ai défini le titre et la composition des tableaux avant d’y mettre les stations-service.
J.C. – Existe-t-il une corrélation entre votre manière de peindre et les livres?
E.R. – La peinture n’a aucune importance pour les livres.
J.C. – Un jour, en parlant de Twentysix Gasoline Stations, j’ai dit: « il faut le considérer comme un petit tableau ». Était-ce fondé?
E.R. – Seulement si on fait le rapprochement avec ma manière d’appréhender la typographie dans mes tableaux. Par exemple, il m’arrive quelquefois de peindre des titres sur la tranche de mes tableaux, comme sur le dos d’un livre. Ce n’est qu’une ressemblance de style. Mon intention avec mes livres et mes toiles est totalement différente. Je ne sais pas très bien à quelle catégorie mes livres appartiennent. Pour les tableaux, il y a toute une scène bien établie. L’un des objectifs de mes livres concernent la fabrication d’un objet de masse. L’aspect du produit fini est très commercial, très professionnel. Je ne me sens pas très proche du domaine des livres imprimés à la main, aussi authentiques soient-ils. Une erreur que j’ai faite dans Twentysix Gasoline Stations, c’est de numéroter les livres. J’essayais – à l’époque – que chaque exemplaire acheté par une personne ait une place individuelle dans l’édition. Ce n’est plus ce que je souhaite maintenant.
J.C. – Pour revenir à Various Small Fires and Milk, vous avez délibérément choisi chaque sujet et vous l’avez spécifiquement photographié?
E.R. – Oui, tout était calculé.
J.C. – Dans quel but? Pourquoi les feux et, pour la dernière image, du lait?
E.R. – Mon tableau d’une station-service avec un magazine [Standard Station, 10c Western Being Torn In Half (1964)] comporte une idée similaire. Le magazine est sans importance, ajouté après coup à la fin. De la même manière, le lait semblait rendre le livre plus intéressant et lui donnait de la cohésion.
J.C. – Était-il nécessaire que les photographies soient prises par vous, personnellement?
E.R. – Non, n’importe qui pouvait la faire. D’ailleurs, l’une d’entre elles a été prise par quelqu’un d’autre. J’ai cherché dans une banque d’images pour trouver des photographies d’incendies, il n’y en avait pas. Qui a pris les photographies n’a pas d’importance, c’est purement une question pratique.
J.C. – Qu’en est-il de la mise en page?
E.R. – Ça, c’est important. Les photographies doivent se suivre dans un ordre précis, de façon à ce qu’aucune émotion ne domine.
J.C. – Celle-ci paraît assez artistique – je ne sais pas très bien ce que c’est, une sorte de feu.
E.R. – Uniquement parce que c’est ce genre de sujet qui n’est pas reconnaissable à premier abord.
J.C. – Vous attendez-vous à ce que les gens achètent le livre, ou l’avez-vous réalisez uniquement pour le plaisir?
E.R. – La ligne de démarcation est très mince quant à savoir si ce livre ne vaut rien du tout ou s’il a une certaine valeur – pour la majorité des gens, il ne vaut probablement rien. Les réactions varient beaucoup; certaines personnes sont par exemple scandalisées. J’ai montré le premier livre à l’employé d’une station service. Ça l’a amusé. Certains pensent que c’est formidable, d’autres sont déconcertés.
J.C. – Quel genre de personnes disent que c’est formidable – celles qui connaissent l’art moderne?
E.R. – Non, pas du tout. Beaucoup de gens achètent les livres parce que ce sont des curiosités. Par exemple, une fille en a acheté trois exemplaires, un pour chacun de ses petits amis. Elle a dit que ça ferait des cadeaux épatants pour eux, puisqu’ils avaient déjà tout.
J.C. – Pensez-vous que vos livres sont mieux faits que la plupart des livres qui sont sur le marché de nos jours?
E.R. – Il n’y a pas beaucoup de livres qui pourraient se prêter à ce type de production. Si on les considère en tant que livres de poche, alors c’est sans aucun doute beaucoup mieux fait. Mes livres sont fabriqués aussi parfaitement que possible.
J.C. – Est-ce que vous considérez le livre comme un exercice pour explorer le potentiel des techniques de production?
E.R. – Non, j’utilise des procédés standard et bien connus. Cela peut se faire facilement, sans difficultés. Mais en tant que projet normal, commercial, ce serait trop coûteux pour la majorité des gens d’imprimer des livres de cette façon. C’est purement une question de coût.
J.C. – Connaissez-vous le livre publié en 1956 et intitulé Nonverbal Communication["Communication non verbale"] de Ruesch et Kees?
E.R. – Oui, c’est un bon livre, mais les images s’accompagnent d’un texte, qui les explique. Il communique à un niveau rationnel que mon livre évite. Le matériau n’est pas du tout assemblé avec la même intention. Évidemment, le photographies utilisées ne sont pas des photographies d’art, mais le livre s’adresse à des gens qui veulent s’informer sur la psychologie de l’image ou de la photographie. Ça, c’est la psychologie de l’image. Même si nous utilisons le même genre d’images, c’est à des fins différentes.Nonverbal Communication à une visée pratique, c’est un livre fait pour vous apprendre des choses – vous n’apprendrez pas forcément des choses avec mes livres. Les images dans ce livre ne servent que de support au contenu textuel. C’est pour cela que j’ai éliminé tout ce qui est texte dans mes livres – je veux un matériau absolument neutre. Mes images ne sont pas si intéressantes que ça, pas plus que leur contenu. Elles représentent simplement une collection de « faits » – comme si mon livre donnait à voir une suite de « readymades ».
J.C. – Est-ce que l’idée de readymade vous intéresse?
E.R. – Non, ce que je recherche, c’est un certain fini. Une fois que j’ai décidé de tous les détails – les photographies, la mise en page, etc. – ce que je cherche vraiment, c’est un aspect professionnel, l’aspect mécanique du « fait machine ». Ce livre a été imprimé par le meilleur imprimeur à l’ouest de New York. Regardez comme il est d’une simplicité impeccable. Je n’essaie pas de créer un livre précieux en édition limitée, mais plutôt un objet haut de gamme produit en masse. Tous me livres sont identiques. Ils ne présentent aucune variation, contrairement aux livres réalisés à la main en édition limitée. Le plaisir d’aligner devant soi 400 livres exactement semblables justifie presque l’argent que cela coûte.

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Source :
John Coplans, À propos de Various Small Fires and Milk: Ed Ruscha Commente Ses Curieuses Publications
in Ed Ruscha, Huits textes / Vingt trois entretiens, Dijon, Les Presses du Réel, 2011