Archéologie Piranésienne

Giovanni Battesti Piranesi Piranesi - collection

Presque exclusivement dessinée, l’oeuvre architecturale de Piranèse se porte à de vastes digressions dans le domaine des genres, des techniques, des styles et des langages. Sans sous-estimer les motifs qui en raison d’une conjoncture défavorable l‘empêchèrent de se consacrer à une véritable activité de constructeur, il a parfaitement choisi d’être un architecte de papier « Je ne vois d’autres parti pour moi et pour tout architecte moderne que d’exposer avec des dessins mes propres idées, et d’enlever ainsi à la peinture et la sculpture l’avantage qu’elles ont sur l’architecture» . L’avantage dont jouissent ces deux disciplines, c’est évidemment celui d’une liberté d’invention extrême , inconditionnelle et souveraine. Piranèse la retrouve en adoptant le rôle d’architecte dessinateur, mais il ne se limite pas seulement au travail sur l’image de la ville et de l’architecture, il analyse aussi – et avec une rigueur scientifique – les systèmes constructifs à travers l’histoire et ceux de son époque. En regardant ces planches d’analyse de la construction chez les romains, on pourrait le considérer comme l’illustrateur idéal du traité de Vitruve, tant elles sont précises et didactiques.

Son oeuvre se présente comme un enchevêtrement sans précédents d’emprunts de thèmes et de citations; lorsqu’il invente, il met au point une iconographie hyperbolique, très originale, fourmillant de stratifications et de références. Si les innovations piranésiennes ont quelque chose d’unique et apportent une contribution qui dépasse de loin la portée de leur discipline pour se ranger, avec leur propre langage, au coté des grands créateurs du siècle, c’est en raison de la forte dimension narrative de cette oeuvre qui forme un ensemble homogène, un tout qui atteint la grandeur d’une poésie en prose. Un poème qui s’inspire largement de sa ville de résidence de Rome, et ses collections extravagantes. Effectivement, Piranèse est un observateur acharné. Il dessine, relève sans cesse, documentant ainsi en permanence ce qui constitue son environnement. Ses recherches maniaques sur les lieux et les ouvrages aboutissent à un nombre impressionnant d’images et à un extraordinaire répertoire de trouvailles et d’ornements. Ce que nous pourrions analyser comme une angoisse de la perte ou une obsession du souvenirs, s’inscrit en fait dans une existence vécu dans l’excès, celle d’un artiste pour qui tout événement de la vie quotidienne s’efface derrière un projet qui l’accapare constamment et totalement. Ne se limitant pas à l’accumulation de ces planches de dessins, il forme petit à petit chez lui un museum spécial de fragments d’architectures et d’ornements unique en son genre, qu’il achète ou échange -entre autre- à un archéologue dont les fouilles étaient ouvertes à Pantanello, dans la villa Hadrienne.

La dimension sublime de son oeuvre vient de là, l’émerveillement de la découverte, l’amour des objets étudiés. Les antiquités piranésiennes ne sont pas des pièces archéologiques, ses relevés n’ont rien de documents ascétiques destinés à un usage académique ou à la rédaction d’un traité, mais des personnages vivant dotés d’une forte personnalité.

L’acte créateur de Piranèse se trouve donc plus dans l’accumulation que dans la création du dessin lui même, «faire une gravure est pour moi aussi facile que ce l’est pour vous votre sainteté de donner une bénédiction» disait-il au pape. Le système constructif qu’il met en place pour dessiner est qualifiée par Manfredo Tafuri de «bricolage». Cela se traduit par la manipulation des images, par le rapprochement de détails parfois incongrus, par l’insistance avec laquelle il conjugue des motifs hétérogènes pour aboutir à une unité nouvelle et éclectique dans le dessin. Piranèse doit sa réputation à la liberté créatrice de ses projets, mais aussi à sa capacité géniale de recréer et d’inventorier l’antique.

Si Piranesi avait été musicien, il aurait voyagé dans les cours d’Europe comme compositeur, et en particulier comme claveciniste ou violoniste de talent, comme par exemple Domenico Scarlatti, en présentant ses dons de virtuose comme une qualité délicieusement italienne. C’était un virtuose, comme artiste et comme graveur, compte tenu du nombre considérable de planches qu’il a gravées mais surtout pour ses remarquables capacités de créateur qui excellait dans la représentation et savait jouer à l’infini de variations ou de répétitions sur un thème connu, avec une facilité apparente. Dans certaine de ses planches, les emprunts les plus inimaginables s’attirent et se repoussent, mais l’unité est toujours sauve grâce au soin apporté à la composition et à la symétrie.

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Source : 
Luigi Ficacci, Piranesi, Köln, Taschen, 1999